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Entretien avec Bertrand Kern, maire de Pantin : le droit des femmes à l'égalité en question


© Laetitia d'Aboville

Que vous évoque l’association de la féminité à la première occurrence de la devise républicaine, liberté ?

En associant ces deux termes, la question qu’il est nécessaire de se poser aujourd’hui, est de se demander si la femme est aussi libre que l’homme. Personnellement, je ne le crois pas. Sur un plan constitutionnel, elle dispose des mêmes droits et devoirs que ce texte confère à tous les citoyens français : la liberté d’aller et venir, la liberté de penser, la liberté de croire ou de ne pas croire, etc. Mais ces libertés, pour pouvoir en bénéficier, requièrent de conquérir une autonomie. Dans les faits, la place faite aux femmes n’est pas du tout gagnée d’avance. La disparité des salaires à leur détriment reste toujours d’actualité. En 2023, selon le dernier rapport du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes1, 40 % des hommes trouvent normal que les femmes s’arrêtent de travailler pour s’occuper de leurs enfants. Il y a vraiment beaucoup de freins à l’obtention de cette indépendance, la preuve que de nombreuses conquêtes sont encore à faire pour que la liberté des femmes soit totale.


Lorsque vous avez rajouté un « e » éphémère à Pantin, afin de souligner dans

le cadre de votre action municipale, l’importance du deuxième principe de la devise républicaine, l’égalité, de nombreux médias ont immédiatement tourné

en dérision votre initiative, qu’avez-vous pensé de ces commentaires ?

J’avoue que cette bronca médiatique m’a surpris. Chaque année, à l’occasion des vœux, la ville décide de mettre en valeur une politique publique, la solidarité il y a deux ans, le patrimoine l’année suivante et, en 2023, l’égalité entre les femmes et les hommes. C’était un simple petit « e » sur notre carte de vœux, là pour interpeller les Pantinoises et les Pantinois, pour dire que la ville s’engageait concrètement pour défendre cette égalité trop souvent méconnue, alors que les femmes représentent plus de 50 % de la population française. L’histoire a commencé avec la présentation à l’écran de la fameuse carte, sur un mode moqueur, dans une émission de CNEWS, information aussitôt reprise sur les réseaux sociaux et point de départ d’un déferlement de tous les conservatismes. Je me suis alors retrouvé sollicité par les médias, accusé d’avoir monté un « coup médiatique ». J’ai tenté d’expliquer, de convaincre, en réussissant parfois à le faire, de l’intérêt d’aborder à nouveau la question de l’égalité entre les femmes et les hommes, que ce petit « e », vu les réactions qu’il suscitait, en disait finalement long sur l’importance de ce sujet.


DR


Les citoyens français peuvent-ils faire confiance à la capacité de leurs élus à assurer à la femme une place égale à celle de l’homme, telle que le précise l’article 3 du préambule de la Constitution de 1946 : « la loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme » ?

Je ne peux pas répondre pour tous les élus, chacun choisit ses priorités selon sa sensibilité politique. Par contre j’ai noté que les personnalités qui ont fait avancer la cause des femmes ont toujours été des hommes ou des femmes de progrès. Le Conseil National de la résistance était une organisation très progressiste. Dans les années 70, ce fut Simone Weil qui défendit le droit à l’IVG, contre l’avis d’une partie de la majorité de droite. Je pense aussi à l’égalité professionnelle, la loi sur la parité, portée par Yvette Roudy, ancienne ministre des Droits de la femme dans les années 80, nommée par François Mitterrand. À chaque fois je remarque que ce sont des combats dont ne se soucie guère la droite de la droite.


Rendre visible de la sorte, d’un petit « e », la question de l’égalité entre les femmes et les hommes vous apparaît-il une bonne chose ?

Je pense avoir apporté, très humblement, un peu de visibilité à ce sujet trop souvent occulté. Dans ce domaine, tout ce qui permet de questionner, d’enclencher le débat, de mettre sur la place publique les faits, est important. N’oublions pas que, à poste équivalent, les femmes gagnent 15 à 20 % de moins que les hommes, que la retraite moyenne des femmes est aux alentours de 1 100 euros contre 1 800 pour celle des hommes. N’oublions pas non plus qu’il y a des femmes qui s’interdisent certains métiers, d’autres qui, dans les quartiers populaires, s’interdisent l’espace public parce que des hommes conditionnent leur présence en leur assignant une place, de femmes au foyer par exemple.


Quelles sont les solutions pour y remédier ?

L’éducation est fondamentale, la sensibilisation à ces questions dès le plus jeune âge. C’est un travail à long terme. Si le conseil municipal de Pantin dispose aujourd’hui d’une parité hommes-femmes, il y a 40 ans, ce n’était pas du tout le cas, comme dans tous les conseils municipaux en France à la même époque.


Mon objectif est que la femme dispose de la même place que l’homme dans notre société.

Selon l’INSEE, en dix ans, le sentiment de discrimination s'est accentué. Le motif sexiste est devenu la principale source de discrimination : 47 % des femmes pensent avoir été discriminées en raison de leur sexe, contre 28 % en 2008-2009, où elles citaient ce motif après l’origine, la nationalité ou la couleur de peau. Que racontent ces chiffres ?

Ils actualisent ce que METOO a eu le mérite de faire émerger, des problématiques jusque-là tues, en libérant la parole des femmes sur ce à quoi elles ont été confrontées en termes de harcèlement, de violence. La prise de conscience dans la société n’en a été que plus forte. METOO a sorti de l’éteignoir ce qui était caché, les non-dits. Pour une femme, il y a peu, porter plainte contre son conjoint ou son mari, ce n’était pas évident. C’est pourquoi, à Pantin, la ville finance une intervenante sociale dédiée à l’accueil au commissariat des femmes victimes de violence. Porter plainte ne doit plus être un tabou.


Si l’on reprend la liste des inégalités hommes-femmes les plus connues dans le monde, violence, accès à l’éducation empêché, manque de représentation politique, etc., pourquoi les progrès en la matière sont-ils si difficiles à obtenir ?

Je vais aborder un autre tabou, celui des religions. Je rappelle que dans l’ancien testament la femme a été faite avec une côte de l’homme. Dans ce texte de la genèse dans la Bible, on ne peut pas dire vraiment que la place de la femme soit égale à celle de l’homme. Et dans la liturgie des religions, son organisation, la femme est toujours dépendante de l’homme. Aujourd’hui, les femmes curés, imames ou rabbins sont de rares exceptions. Les religions ont été des freins d’importance, qui ont une part de responsabilité. Elles n’ont guère contribué à aider à instaurer l’égalité entre les femmes et les hommes. En revanche, la laïcité, ce fondement de l’école républicaine, a été un moteur. Lorsque je remets le baccalauréat à la fin de l’année, je suis fi er de constater que les jeunes filles sont à l’honneur et décrochent

majoritairement des mentions. Il y a donc eu des changements et c’est tant mieux. Ces lycéennes ont su utiliser l’école publique pour construire leur vie.


Pensez-vous que les manifestations d’un féminisme militant contribuent à installer un climat de guerre des sexes ?

Je suis un féministe, à mon échelle, je défends l’égalité entre les femmes et les hommes, mais je ne suis absolument pas pour qu’il y ait une guerre des sexes. Mon objectif est que la femme dispose de la même place que l’homme dans notre société. C’est à chacun de prendre ses responsabilités. Le mérite d’une action radicale est de faire parler, de sensibiliser les citoyens à une cause, à la condition de ne pas être contre-productive en devenant sectaire, et de déclencher finalement une réaction conservatrice violente. Pour ma part, je fais plus confiance à la pédagogie, au dialogue, aux actions concrètes, qu’aux manifestations radicales et symboliques.


Ce message de l’égalité doit passer d’un statut minoritaire à un statut majoritaire.

Comment les femmes peuvent-elles être encouragées pour accéder aux mêmes opportunités que les hommes ?

C’est compliqué, comme je l’ai déjà dit, c’est un combat de longue haleine, on ne peut pas tout faire, mais on peut agir. Nous allons ainsi ouvrir une Maison des femmes au mois de septembre prochain, installée dans le quartier des Quatre-Chemins. Nous avons aussi, pour les femmes victimes de violence, une convention avec Pantin Habitat, « Un toit pour elle », qui en reloge trois par an, en plus des autres SA d’HLM présentes sur la commune, réservant au moins un logement par an à ces femmes en grandes difficultés. Les actions sont nombreuses. Il y a les formations de sensibilisation des élus. En partenariat avec le centre Hubertine Auclert, qui est en Île-de-France le centre pour l’égalité hommes-femmes, il y a les formations de sensibilisation des élus, des agents municipaux, des animateurs des centres de loisir, et d’autres acteurs de la commune, afin que tous partagent et respectent ce principe. En matière de sport, nous encourageons les initiatives avec des subventions,

en les majorant en fonction du nombre de filles accueillies, par exemple dans les clubs de football ou de rugby. Cette année, il y a une ligne budgétaire exceptionnelle, liée à l’opération « Pantin.e », pour aider les associations sur cette thématique. Et toutes ces actions se mènent désormais dans le cadre des quatre priorités du plan « Égalité, lutte contre les

violences faites aux femmes et contre les discriminations » de la ville de Pantin.


Pourquoi n’avez-vous pas fait de ce combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes, que vous menez depuis longtemps, un étendard politique ?

Entre autres pour éviter que l’on me reproche de ne m’occuper que de ce sujet. À mes yeux, le véritable enjeu est de réussir à faire passer ce message de l’égalité d’un statut minoritaire à un statut majoritaire, en le faisant progresser. C’est un travail de fond. Il est important que les hommes et les femmes de ce pays réalisent que c’est une cause à défendre.


Allez-vous effectuer un bilan de cette année Pantin avec un « e » ?

Oui, j’ai l’intention de le faire en janvier 2024. Je le ferai d’ailleurs pour montrer aux Pantinoises et Pantinois que ce n’était pas un gadget, une opération de communication, mais bien une cause votée en conseil municipal pour être défendue. La carte de voeux était simplement l’image qui annonçait l’engagement de la ville, une année d’actions concrètes en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes.

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